(Français) Protestation à Asmara

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Retour sur les événements du mardi 31 octobre 2017

Vers 14h00, environ 100 adolescents,filles et garçons de l’école islamique de Diae à Asmara ont protesté sur le grand boulevard au centre d’Asmara en se dirigeant vers le bureau présidentiel. Cette démarche a provoqué l’arrivée des forces de sécurité qui auraient tiré en l’air. Selon le Ministre de l’information personne n’aurait été blessé, mais des vérifications sont en cours auprès d’activistes clandestins sur place.

Contexte général

Dans le cours de l’année 2014, le Ministre de l’éducation avait présenté un plan consistant à transférer toutes les écoles en « écoles communautaires » financées par le secteur public. Lorsque le plan a été présenté aux administrateurs des différentes écoles du pays, il a provoqué de vives réactions notamment sur les questions de financements qui semblaient peu réalistes.

En septembre dernier, le gouvernement a fait circuler un plan qui devait « immédiatement » être mis en vigueur, mais le plan ignorait les inquiétudes et demandes qui avaient été soulevées par les administrateurs des écoles.

L’école islamique Diae à Asmara est l’une des écoles affectées par ce plan. Cette école privée financée et construite par un comité de parents allait être confisquée par les autorités pour devenir une école publique non-confessionnelle. L’école Diae a rejeté ce plan, tout en étant bien consciente que les autorités  le mettrait tout de même en vigueur en usant de la force. C’est pourquoi, l’administration de Diae a demandé la possibilité de consulter d’autres écoles.

Le 27 octobre dernier, à l’occasion d’une réunion à ce sujet, Monsieur Haji Musa Mohammed Nur, un homme âgé de 90 ans et hautement respecté, à travers le pays, a donné un fervent discours en Tigrinya (voir les sous-titres en anglais). Il soulève les nombreuses infractions du gouvernement et il souligne aussi l’importance de résister aux interférences de l’Etat dans les affaires religieuses du pays. Quelques jours après cette élocution, Monsieur Haji Musa Mohammed Nur a été emmené en prison. C’est aussi suite à cela que les étudiants sont descendus dans les rues de la capitale.

Ces événements mettent en relief un certain nombre de réalités sur les pratiques politiques du gouvernement érythréen qui :

– ne tolère pas les désaccords résultant de ses décisions unilatérale ;
– décide seul des politiques publiques et les fait appliquer en usant de la force;
– il a rayé, en 2001, toute institution qui servirait de contrepoids pour contrôler et/ou sanctionner le gouvernement.

Un gouvernement qui ne tolère pas les désaccords

Les autorités érythréennes ont montré, à plusieurs reprises, une forte intolérance lorsque sa population civile manifeste son désaccord. Au cours de ces 16 dernières années, on constate que peu importe le genre, le statut social ou la religion, toute personne qui manifeste son désaccord, aussi légitime soit-il, se voit disparaître parfois pendant quelques jours et parfois jusqu’à ce qu’agonie s’en suive dans les geôles de l’Erythrée. Voici une liste non-exhaustive de faits datant de ces dernières mois/années:
– Disparitions forcées d’étudiants suite à la manifestation contre la fermeture de l’Université d’Asmara en 2001 ;
– Mise en détention du Patriarche Abune Antonio (90 ans) suite à son refus d’excommunier des fidèles qui s’opposaient au gouvernement ;
– Disparition de Monsieur Haji Musa Mohammed (90 ans) suite à son refus de fermer l’école islamique Diae ;
– Disparitions forcées de nombreux journalistes suite à leur demande de réforme démocratique ; et
– Disparitions forcée et détentions illégales de conscrits au service militaire lorsqu’ils refusent d’accomplir du travail forcé.

En conclusion, la grande majorité des décisions sont prises par le gouvernement, généralement par le Président. Les personnes affectées par ces décisions sont parfois consultées, mais uniquement à titre d’information. Elles n’ont généralement par leur mot à dire sur les éventuelles désaccords ou modifications qu’elles souhaiteraient apporter, qu’ils soient d’ordre sociaux, économiques, culturels ou religieux. Aussi, la plupart des décisions prises dans le passé avaient pour but de contrôler la population et non de la servir en gardant comme priorité son bien-être et son développement. Ceci rend évidemment l’acceptabilité de toute politique gouvernementale érythréenne presque impossible. Cependant, le silence de la population ne se traduit ainsi pas par son acquiescement, mais plutôt par la peur d’être victime de représailles.

Unique décideur des politiques publiques et usage de la force pour les faire appliquer

Le changement abrupt de la politique monétaire de novembre 2015 qui visait à changer de monnaie pour mettre un terme au marché noir des devises est un exemple parfait illustrant l’impuissance de la population civile face à une politique publique qui les frappe de plein fouet mais face à laquelle ils n’ont absolument aucun pouvoir.

En effet, en novembre 2015, la population érythréenne avait exactement deux semaines pour déposer à la banque nationale de l’Erythrée tout l’argent qui avait discrètement été caché sous leur oreiller. Le délai de deux semaines dépassé, il serait impossible de rendre l’ancienne monnaie valide.

Aussi, et malgré la forte inflation, les autorités ont informé la population qu’un maximum de 5’000 Nakfa pouvait être retiré par mois peu importe les dépenses liées au foyer ou aux professions exercées par les individus.

Cette politique monétaire, qui viole de façon flagrante le droit à la propriété privée, a été appliquée par la force et sans consultation auprès de la population. Bien qu’elle en soit quotidiennement affectée, la population n’avait ni le droit, ni l’espace qui lui permettait de contester la régulation ou la méthode utilisée par le gouvernement.

Selon l’article du site partisan Tesfanews, le but de cette mesure monétaire était de combattre le trafic d’êtres humains et le marché noir des devises, mais cela reste douteux au vu des grands besoins de liquidités de la banque nationale de l’Erythrée, principalement gérée par le parti unique. Là encore, les intentions derrière les politiques des autorités érythréennes sont hautement contestables.

Aucune institution servant de contrepoids pour sanctionner le gouvernement

Depuis 2001, suite au démantèlement du parlement par le Président, aucune institution n’est en mesure de contrôler et/ou de sanctionner le gouvernement érythréen. Cette absence de contrepoids a donné le champ libre à l’armée de commettre des exactions de toutes sortes avec grandes brutalités. Elle permet aussi au Président de décréter des lois qui ne sont que rarement en faveur du bien-être de la population, comme mentionné ci-dessus.

Ce critère sacré qui assure l’équilibre entre les pouvoirs avait été rayé par le Président en 2001. Et depuis, l’impunité des nombreux hauts fonctionnaires ne cesse de ronger le quotidien de presque toutes les familles en Erythrée.