Veronica Almedom, défenseuse des Erythréens en Suisse à l’école d’Obama

L’hyperactive trentenaire suit un programme de mentorat de la Fondation Obama pour les leaders de demain

Pour une fois, Veronica Almedom n’appelle pas pour alerter sur la situation de son pays d’origine. Elle a été choisie par la fondation lancée par l’ancien président américain Barack Obamapour suivre son programme de mentorat de jeunes leaders jugés prometteurs. C’est seulement la seconde Suissesse à être sélectionnée, après Flavia Kleiner, d’Opération Libero.

En attendant le président

«Je n’ai postulé à rien, assure-t-elle. J’ai été recommandée.» Depuis le mois de janvier, elle suit des formations de leadership en ligne. Elle rencontrera normalement l’ancien président au mois de juin. Elle dit avoir été toujours impressionnée par son «charisme», mais aussi par son «humilité».

Pour l’instant, le programme se concentre sur les échanges entre les jeunes leaders sélectionnés dans toute l’Europe. «La Fondation Obama nous dit que nous apprendrons beaucoup plus des échanges entre nous, raconte-elle. Une participante ukrainienne a dû fuir son pays. Nous avons essayé de l’aider autant que possible. Cet événement nous a énormément soudés, relate Veronica Almedom. Quand on défend une cause, on peut souvent se sentir très seul.»

La mobilisation pour accueillir les réfugiés ukrainiens est à ses yeux salutaire et nécessaire. Elle lui laisse aussi un sentiment partagé. «Toutes les vies devraient avoir la même valeur et il faut relever le seuil d’accueil pour toutes celles et ceux qui fuient d’autres crimes de guerre. On ne parle pas assez de la guerre en Ethiopie, par exemple», plaide-t-elle.

L’engagement de Veronica Almedom a mûri progressivement. Ses parents ont connu, très jeunes, un parcours d’exil comme de nombreux Erythréens. «Avec ma sœur, nous avons toujours su d’où nous venions. Il n’y avait pas de tabou», dit-elle. En 2004, la famille rend visite à des proches restés sur place. Alors âgée de 15 ans, Veronica Almedom se souvient avoir été interloquée par des violences de la police en pleine rue. Son dernier voyage sur place en 2010 est un «choc», se souvient-elle. «La capitale, Asmara, s’était vidée. Les amis de notre quartier avaient disparu, certains sont en prison pour des raisons inconnues, d’autres au service militaire pour une durée illimitée ou d’autres encore en exil.»

De retour en Suisse, ne sachant trop que faire, elle commence par écrire sur les réseaux sociaux pour faire prendre conscience du drame érythréen. «A part me retrouver dans le viseur de l’ambassade ici, je ne suis pas arrivé à grand-chose», admet-elle. Le déclic se produit en 2013 après le naufrage d’un bateau au large de Lampedusa, dans lequel ont péri de nombreux Erythréens.

Elle lance une ONG pour humaniser les tragédies que vivent les Erythréens. Et mobilise la diaspora à travers le monde. Comme point d’orgue, deux manifestations réunissant des dizaines de milliers de membres de la diaspora érythréenne appuient une commission d’enquête de l’ONU sur les atteintes massives aux libertés dans le pays. «Les gens se sentaient enfin reconnus. Pour beaucoup qui avaient tant souffert, cela avait une vertu de guérison sociale», se souvient-elle avec émotion.

Pour notre rendez-vous, Veronica Almedom avait initialement proposé le mur des Réformateurs, à Genève, lieu de la première manifestation qu’elle avait organisée, «là où tout a commencé». Finalement, mauvais temps oblige, nous nous sommes rabattus près de chez PricewaterhouseCoopers (PwC), à deux pas de la place des Nations, où elle organisait les manifestations pour l’Erythrée.

Tailleur impeccable, Veronica Almedom travaille dans le marketing chez l’auditeur depuis quelques mois, après une expérience dans un cabinet d’avocats genevois renommé. «Mon employeur est touché par mon travail pour la cause des droits humains», avance-t-elle, assumant pleinement ce grand écart entre l’activisme et une grande société. «Les deux mondes ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre, dit-elle, et pour moi, la question des valeurs sera toujours essentielle.» Elle dit ne pas avoir de plan de carrière et laisser «tout ouvert».

Les voies bloquées

Mais pas question de laisser tomber la cause érythréenne. «J’essaie de ne pas me laisser submerger par la misère humaine.» L’arrivée des Erythréens a ralenti, non pas parce que la situation sur place s’est améliorée, mais parce que les voies migratoires vers l’Europe sont bloquées, analyse-t-elle. En Suisse, les Erythréens sont sous pression pour rentrer dans leur pays, alors que les risques de persécution persistent. Certains préfèrent quitter la Suisse pour s’installer ailleurs en Europe.

«La communauté internationale qui était chargée de prendre le relais de la commission d’enquête de l’ONU a lâché le dossier. Ainsi, les réformes institutionnelles dans le pays n’ont jamais eu lieu. Nous nous sommes sentis abandonnés», se désole Veronica Almedom. Mais elle ne baisse pas les bras: elle est en train de recueillir des fonds pour poursuivre la documentation des crimes contre l’humanité commis en Erythrée. En parallèle, elle travaille aussi au lancement d’une application pour moderniser les canaux de communication entre les gouvernements et les citoyens. Elle revient d’ailleurs du Rwanda, un pays pionnier dans la numérisation en Afrique. Une citoyenne du monde qui a ses racines en Suisse.

Profil

1989 Naissance à Rome et arrivée en Suisse, âgée de quelques mois.

2013 Organisation de la première manifestation à Genève pour les naufragés de Lampedusa.

2014 Lancement de la campagne européenne Stop Slavery in Eritrea.

2015 Cofondatrice de l’ONG Information Forum for Eritrea.

2016 Nomination par le Conseil fédéral à la Commission fédérale des migrations.

2022 Sélection en tant qu’Obama Leader.

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