Indignation passagère ou véritables actions ?

Il s’agit bien de la première fois où tous les partis de droite comme de gauche se rejoignent sur une question concernant l’Erythrée. Car, pour une fois, la rigueur avec laquelle le problème est posé, donne place à un raisonnement précis, juste, sans caricatures, ni simplisme.

Dans l’émission suisse allemande Rundschau datée le 30 août 2017, des représentants de l’UDC, du PLR et des Verts ont réagi avec surprise, choc, voire indignation en apprenant que 40 tonnes d’or en provenance d’Erythrée avaient été importés en Suisse entre 2011 et 2013, puis avaient été raffinés par l’entreprise Metalor, basée à Neuchâtel. L’or brut en question valait près de CHF 400 millions. Par contre, une fois l’or raffiné ces 40 tonnes vaudraient près de CHF 924 millions selon une estimation qui figure sur le site internet du parlementaire Cédric Wermuth.

Ce qui choque est aussi le fait que ces revenus sont réalisés sur le dos de conscrits érythréens dont beaucoup ont aujourd’hui trouvé refuge en Suisse. En 2013, Human Rights Watch dénonçait déjà haut et fort les conditions de travail inhumaines imposées aux conscrits de la mine Bisha. Les employés travaillent 12 heures par jour, sous des températures d’environ 45 degrés. Ils reçoivent, par ailleurs, insuffisamment d’eau et de nourriture. Tout ceci pour le modique salaire de CHF 15 par mois.

Cette exploitation minière est le fruit d’une joint-venture entre l’entreprise étatique ENAMCO (Eritrean National Minning Corporation) et Nevsun une entreprise canadienne.  Nevsun se prépare, par ailleurs, à faire face à un procès lancé par d’anciens conscrits érythréens ayant trouvé refuge au Canada.

Encore une indignation passagère ?

Ce n’est pas la première fois que les médias suisses exposent des affaires immorales liant l’Erythrée à des personnes morales basées en Suisse. En effet, en février 2015, les Swissleaks révélaient qu’approximativement USD 699, 6 millions étaient déposés sur un compte HSBC en Suisse. Selon le site internet de Swissleaks : « le plus grand montant associé à un client connecté à l’Erythrée s’élève à USD 695,2 millions. ». (Il n’a pas été indiqué que le client en question était lié au parti unique mais il y a évidemment de très fortes probabilités).

A présent, le nouveau scandale liant l’Erythrée à des personnes morales suisses concerne ces importations d’or opérées entre 2011 et 2013. Comme évoqué plus haut, les revenus atteignent presque le milliard de francs suisses, selon l’estimation de Cédric Wermuth.

Cette inaction pose de sérieux problèmes éthiques et moraux au vu de la situation critique qui pèse sur la population érythréenne et conséquemment sur la Suisse au vu du grand nombre de réfugiés érythréens qu’elle accueille.

Alors, est-ce-que cette surprise et cette indignation de Heinz Brand, Philip Müller et Yvonne Feri seront des réactions passagères ?

Dans le reportage de la Rundschau, le journaliste demande à Monsieur Brand et Madame Feri : « Dans le futur, la Suisse devrait-elle accepter de raffiner de l’or provenant de l’Erythrée ? » Tous deux répondent par la négative. Toutefois, ces réactions se traduiront-elles par de concrètes actions ? Aussi, répondraient-ils de la même manière en ce qui concerne les montants importants qui circulent dans les banques basées en Suisse ?

Il est nécessaire d’adopter un comportement allant au-delà des paroles et des réactions à chaud. Aussi, cette affaire relative à Metalor ne représente que l’une des activités menées par le régime sur le territoire helvétique. Ce sont ainsi toutes les activités financières qui devraient être judicieusement étudiées.

Lien direct avec la migration

Comme indiqué par Heinz Brand (UDC): “Je trouve scandaleux que la Suisse fasse de telles transactions avec ce pays. D’autant que nous avons tellement de demandeurs d’asile d’Érythrée et les reconnaissons en tant que réfugiés et, ce faisant, nous exprimons la précarité de la situation dans ce pays. C’est une contradiction en soi.”

Puis, Madame Yvonne Feri (Verts) qui avait visité le pays lors d’un voyage controversé en janvier 2016 : “De mon point de vue, cela est totalement répréhensible, moralement et éthiquement simplement pas dans les règles, mais le résultat final est d’une part que, les gens viennent à nous et recherchent la protection et la sécurité, d’autre part, nous gagnons de l’argent précisément de ce régime.”

IFE rejoint les propos de Monsieur Brand et de Madame Feri. Néanmoins, cette lecture ne peut pas uniquement être utilisée lorsqu’elle arrange les intérêts des partis. C’est une lecture pragmatique qui est nécessaire en vue de résoudre, pas à pas, la crise migratoire. C’est une lecture qui est nécessaire aussi longtemps que la population érythréenne aura les mains liées comme sur cette photo prise à Berne le 11 août dernier lors d’une manifestation de réfugiés érythréens dont les demandes d’asile ont été rejetées. Finalement, cette lecture rigoureuse du problème sera également nécessaire aussi longtemps que la population sera persécutée et exploitée sans qu’elle ne bénéficie jamais des profits exorbitants comme ceux permis notamment par Metalor. Les demandeurs d’asile érythréens, tombés depuis plus d’une décennie dans un statut d’apatride, recherchent « la protection et la sécurité » comme indiqué par Madame Feri.

C’est sur cette base-ci que le SEM et le TAF doivent formuler leurs décisions. Et non pas sur un style narratif ne plaisant pas aux auditeurs du SEM comme on le lit dans les deux derniers arrêts émis par le TAF. Il est notoire depuis de nombreuses années que « le gouvernement de l’Érythrée a entrepris une vaste campagne visant à maintenir la population sous contrôle et à restreindre les libertés fondamentales » comme l’a indiqué le Parlement européen dans son texte adopté en ce début d’été.

« Not business as usual »

Pour des raisons évidentes et comme la Special Rapporteuse de l’ONU sur l’Erythrée l’a régulièrement soulevé “it cannot be business as usual with Eritrea”.

Ce ne seront pas les durcissements de lois à l’égard de demandeurs d’asile érythréens qui découleront sur un apaisement de la pression migratoire. Cette démarche ne fait qu’opprimer davantage les oppressés. Néanmoins, s’abstenir de contribuer à la viabilité économique du régime, tant qu’il produira un nombre aussi important de réfugiés, sera moralement et éthiquement approprié, mais cette démarche aura aussi un effet dissuasif sur les autorités érytyhréennes.

Cela fait depuis l’indépendance de l’Erythrée que le gouvernement n’a publié aucun budget national. Personne ne sait quels sont les dépenses et revenus du pays.

C’est grâce à des sources externes qu’il est possible de tracer une partie des revenus de l’Erythrée. Comme par exemple, (1) les profits liés aux bases militaires occupées par l’Arabie saoudite et les Emirats Unis au port d’Assab au sud du pays, ou (2) les rapports annuels d’entreprises telles que Nevsun. Par contre, il reste toujours difficile d’estimer les revenus fiables et importants liés la taxe de 2% imposée aux membres de la diaspora.

Inutile donc de se soucier de l’économie de ce pays dont la toute petite population de 3,5 millions d’habitants ne devrait guère être difficile de servir, de nourrir et de former. Le problème repose bel et bien sur les intentions douteuses des autorités érythréennes et sur sa volonté de rediriger les revenus de façon responsable, transparente et adéquate aux besoins de la population.

Ceci dit, continuera-t-on de percevoir ce fléau sous un angle économique ou acceptera-t-on, une fois pour toute, sa nature politique ?